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Interview d'Hervé Morin à Salamnews (juin 2010)

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En quoi l’armée française joue-t-elle toujours et encore un rôle de creuset républicain ?
Hervé Morin : A l’époque j’étais contre la suppression du service national. Il avait le mérite d’apprendre aux jeunes un certain nombre de règles. Surtout, il permettait aux fils de bourgeois de se rendre compte qu’il existe une France autre que celle de Neuilly-Auteuil-Passy et aux jeunes issus de milieux modestes de pouvoir obtenir, grâce à l’armée, ce qui leur était compliqué d’acquérir : qualifications, permis de conduire… et cela gratuitement.
Aujourd’hui, l’armée de métier conserve cette tradition : c’est probablement la grande institution de la République française qui est la plus porteuse de l’idée de l’égalité des chances.

 

On note un souci de recherche de diversité dans le recrutement…
H. M. : L’armée est le premier recruteur de France, avec 30 000 recrutements par an. Et très diversifiés : depuis des jeunes sans qualification aucune (75 % des 88 000 militaires du rang ont un niveau scolaire égal ou inférieur au brevet des collèges ou au BEP), jusqu’à des personnes ayant un niveau de qualification très pointu. Sur un effectif total de 237 000 militaires, tous corps d’armées confondus, 13 % sont des femmes. Le département de la Seine-Saint-Denis, celui du Nord ainsi que les DOM constituent des régions de recrutement importantes. Les origines géographiques sont également importantes puisque si 84,2 % des militaires du rang sont nés en métropole, 9,3 % le sont dans les DOM-COM et 6,5 % sont nés à l’étranger.

N’est-ce pas dû à la situation difficile de ces bassins d’emplois, qui deviennent une manne favorable pour l’armée ?
H. M. : Il est vrai que des jeunes sans qualification et recherchant un emploi qui se disent : « J’aime le sport, l’aventure… » et « j’aime la France ! » peuvent naturellement être attirés par l’armée. Mais l’armée, c’est un métier particulier. Quand on recrute un contingent, on constate de 25 à 30 % de départs dans les six premiers mois.

Les motifs de départ ?
H. M. : La vie militaire est beaucoup plus rude qu’on ne le pense. Un militaire est souvent appelé à être loin de sa famille. Quand on part en Afghanistan, on est six mois en préparation et six mois sur le théâtre d’opération. Une fois sur place, chaque fois que vous montez dans votre véhicule vous vivez avec l’inquiétude de sauter sur une mine en dépit des précautions qui sont prises. Il existe donc une pression forte, des conditions de vie rustique. C’est un métier dont l’engagement ultime est de risquer sa vie. S’engager n’est donc pas simplement lié à une situation de l’emploi difficile. D’autres motivations prévalent.

Une diversité de métiers, une évolution de carrière, quel que soit le milieu dont on est issu ?
H. M. : Un sous-officier sur deux vient des militaires du rang et un officier sur deux vient du monde des sous-officiers. Un énorme effort de promotion et de qualification permanente est poursuivi. Dans une armée professionnelle, on est amené à exercer des métiers différents et à n’être pas tout le temps combattant. Il y a cette tradition que ceux qui veulent réussir le peuvent, qu’ils s’appellent Dupont ou Belarbi… Beaucoup de Français issus de l’immigration sont dans l’armée ; malheureusement, pas assez dans les grandes écoles.

Comment réduire ce « gap » ?
H. M. : Les officiers sortent des écoles d’élites : Saint-Cyr, École navale, École de l’Air… On trouve ici le même gap que dans toutes les grandes écoles de la République. En 2007, j’ai lancé le Plan « égalité des chances ». Et on va y arriver ! Les lycées militaires accueillent désormais 15 % de jeunes issus de milieux modestes, ce qui représente, pour 2010, 340 élèves. En 2011, quand nous serons à plein régime, 450 jeunes issus de milieux modestes seront ainsi inscrits dans les six lycées militaires. C’est le premier acte.

Et le deuxième acte ?
H. M. : Des classes-passerelles, au sein des lycées militaires, ont été créées pour des jeunes ayant une forte motivation pour entrer en classe préparatoire mais auxquels il manque les codes culturels. Quand on veut intégrer une grande école et passer un concours, il faut en posséder ces codes. J’ai un père qui a le certificat d’études et une mère qui n’a aucun diplôme. Mon père était maçon. Je sais ce que c’est que de se trouver dans une grande école avec des camarades de classe qui vous parlent du dîner de la veille avec tel ministre, de la dernière expo à la mode… Grâce au Plan « égalité des chances », nous pouvons espérer à long terme parvenir à avoir un chef d’état major des armées de « couleur », comme le fut Colin Powell aux Etats-Unis.

Selon certains chercheurs, il faut attendre encore deux décennies pour atteindre un tel renouvellement…
H. M. : Vraisemblablement… Mais la culture française peut-elle permettre autre chose ? Je ne suis pas sûr.

On ne peut pas aller plus vite ?
H. M. : Il faut que les jeunes qui ont aujourd’hui 20 ans soient en âge d’être généraux. On ne peut accélérer le temps ! Mais cela n’empêche pas d’autres idées. J’ai ainsi également mis en place un système de tutorat. Près de 200 élèves des grandes écoles relevant du ministère de la Défense parrainent des  jeunes des lycées. Ce n’est pas tant de faire du soutien scolaire que de leur ouvrir des horizons nouveaux et de leur faire savoir qu’eux aussi peuvent avoir accès aux grandes écoles. Près de 350 filleuls ont bénéficié de ce tutorat.

La demande de viande halal ou casher, qui peut être perçue comme stigmatisante, ne pose-t-elle pas un obstacle à la mobilité professionnelle ?
H. M. : Absolument pas… On a la possibilité dans l’armée française, quand on est juif ou musulman, de manger casher ou halal… On a des aumôniers de tous les cultes. Ainsi, 30 aumôniers musulmans exercent aujourd’hui, et un plan de recrutement est en cours, pour parvenir à 38 aumôniers musulmans d’ici à 2012.

Sans nier les liens historiques entre la religion catholique et la Défense,  il est reproché à l’armée de mettre à mal non pas l’islam, mais la laïcité…
H. M. : Etant agnostique je suis à l’aise avec cette question. Il est vrai que l’armée française conserve un certain nombre de traditions pouvant heurter une laïcité rigide. Mais la laïcité française est une laïcité ouverte, une laïcité positive, une laïcité « roseau ». Par exemple, les crèches de Noël dans la Légion étrangère sont au plus profond de la tradition militaire et quelle émotion !
Il arrive que l’armée française soit endeuillée : quand on a eu nos dix soldats morts en Afghanistan, en août 2008, avant l’enlèvement des corps une cérémonie Å“cuménique a été célébrée. Les aumôniers des différents cultes étaient présents. C’est l’expression de la grande solidarité de la communauté militaire; la force de l’armée, c’est son exigence de cohésion. Dans nos armées cette cohésion respecte la diversité.

Comment « déconfessionnaliser » les conflits ? Quel message l’armée délivre-t-elle pour motiver des soldats envoyés en pays musulmans ?
H. M. : L’action militaire n’a jamais un seul instant une portée confessionnelle. Il n’y a pas un militaire français en Afghanistan qui pense qu’il va faire la guerre aux musulmans. Il lutte contre les terroristes. Il s’agit de redonner à un peuple la paix et la sécurité et de lui faire retrouver sa souveraineté. Et en même temps d’éviter l’effet domino avec les pays voisins que sont l’Iran et le Pakistan dans l’hypothèse où l’Afghanistan sombrerait dans le chaos.

Quelles sont les valeurs qui vous animent au quotidien ?
H. M. : J’ai une immense tolérance : le sentiment qu’en chacun il y a quelque chose de bien. J’ai une vraie intolérance à la violence. Mon critère de jugement n’a jamais été la réussite sociale, j’ai beaucoup de respect pour des hommes et des femmes qui exercent des métiers (aide soignante, infirmière, instituteur…) qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur par la société française.
J’aime le monde rural. Mes deux grands-pères étaient paysans ; mon père, maçon, avait la passion de la terre et avait monté son élevage. Et je voulais être paysan. Mon père me l’a interdit. À quoi tient la vie ? C’est curieux, n’est-ce pas ! Le rapport à la terre enseigne aussi la patience et la modestie.


Propos recueillis par Huê Trinh Nguyên
 

 

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